← D'une langue à l'autre

Laisser vivre deux langues

✦

Il arrive que ça se bouscule dans le lobe temporal gauche. Une émotion, une réaction vive, on appelle maman. Et la langue maternelle revient au galop. C'est pourquoi, je laisse parfois mes personnages s'exclamer dans leur langue, sans traduction. Ce qui filtre, c'est la spontanéité de leur réaction.

Whenever my sister, that little minx Thelma—who lacked our mother's British restraint—ventured to speak indiscreetly about Eva in your presence, she was instantly cut short: “Thelma. Don't.”

Pas de doublage pour Nelly. On garde le tranchant de ces deux mots dans le texte français.

Quand ma sœur, cette chipie de Thelma, qui n'a pas vraiment la retenue britannique de maman, s'aventurait à parler indiscrètement d'Eva en ta présence, elle était immédiatement rappelée à l'ordre : – Thelma. Don't.

Puis, lorsqu'il s'agit d'annoncer la mort d'Eva à Nelly :

“Eva's gone.” She just sat there, stunned, repeating my words as if she couldn't quite take them in. So Thelma, for whom English is so often the language of anger and exasperation, put it far more bluntly: “Eva's dead, Mum. Bloody hell!”

On n'efface pas l'émotion. On garde la trace du bilinguisme de cette famille dans le texte français et on accepte que la brutalité verbale de Thelma s'exprime en anglais :

– Eva nous a quittés. Elle est restée abasourdie, à répéter ce que je venais de dire sans avoir l'air de l'intégrer. Alors, Thelma, pour qui l'anglais est souvent la langue de la colère et de l'énervement, a reformulé plus brutalement : – Eva's dead, Mum. Bloody hell!

Ma priorité :laisser parler l'émotion brute en langue étrangère

Le risque :déstabiliser le lecteur

Mon choix :accepter la cohabitation linguistique

✦ ✦ ✦