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Lettre à Victor Hugo

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Cher Victor,

Je suis venue vous trouver hier à votre domicile parisien, place des Vosges, mais vous n'y étiez pas. On m'a tout de même permis d'entrer et de visiter les lieux – un fort beau logis, assurément – et j'ai, en effet, constaté votre absence. Il semblerait que nous nous soyons loupés d'environ un siècle et demi. Dommage. J'étais d'autant plus déçue que j'arrivais avec une grande nouvelle : Les Misérables sont à Hollywood ! Oui, j'imagine qu'ainsi formulée, l'idée ne vous semble pas limpide. Je vous explique : dans les années 80 (enfin, je veux dire 1980), deux passionnés ont osé une idée somptueuse : adapter Les Misérables au théâtre, en musique, autant dire un projet aussi follement ambitieux que votre œuvre ! Un concept simple et sublime : présenter le roman comme une succession de tableaux musicaux. Pas un opéra. Pas du théâtre. Musical. Pardonnez-moi, mais je rechigne à utiliser le terme français « comédie musicale », hélas trop associé à de sombres navets contemporains et autres tchik-tchik-tchik-aïe-aïe-aïe !

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la France s'est montrée peu réceptive. Quelques bougonnements dubitatifs à gauche, quelques pets de critiques constipés à droite. Je sais bien : « Les méchants envient et haïssent. C'est leur façon d'admirer. » Ils ne comprennent pas. Ils ne conçoivent pas que la musique, c'est « du bruit qui pense ». Ils n'entendent pas le chant de Fantine sur son lit de mort, le pied-de-nez musical de Gavroche aux gardes-nationaux… Ils n'entendent pas vos textes chanter et appeler la musique. Ils ne voient pas que lorsque la bonne musique rencontre la bonne littérature, on bâtit la légende des siècles.

De l'autre côté de la Manche, en revanche, quelqu'un a flairé le chef-d'œuvre ; un homme qui a cru au projet au point d'en hypothéquer sa propre maison et qui, dix ans plus tard, est venu déclarer tout frétillant : I'm a very proud man and I'm called Cameron Mackintosh ! C'était à Londres, au Royal Albert Hall, à l'occasion d'un gigantesque concert qui célébrait le dixième anniversaire des Misérables. Imaginez le final : dix-sept Jean Valjean venus du monde entier montent sur scène escortés par des petits Gavroche. La salle est debout, dans une fumée tricolore. On entonne : Do you hear the people sing ? Singing the song of angry men... Une voix française répond : A la volonté du peuple ! Et à la santé du progrès !

Ce 8 octobre 1995, c'était aussi le jour de l'anniversaire de mon papa. Si je vous racontais cela en face, cher Victor, ma voix se briserait d'émotion.

Mais alors, me direz-vous, ce passage à Londres, c'est un autre Guernesey… Eh bien, il faut croire que les Iles britanniques ne vous réussissent pas si mal, finalement… Après tout, combien de fois Les Misérables ont-ils effectué la traversée ? L'exil fait partie intégrante de leur histoire. C'est aussi un peu leur façon de triompher.

Je repasserai Place des Vosges, des fois que je vous aperçoive à votre fenêtre… et si je ne vous y trouve pas, j'imagine que c'est parce que vous aurez revêtu votre plus beau costume pour aller recevoir votre Oscar. Un Oscar pour un écrivain ? Pourquoi pas. Voilà qui finirait d'étouffer nos journalistes. Mais vous avez allumé la mèche, Victor… Qu'ils le veuillent ou non, vous avez allumé la mèche.

Mes tigres de salon ronronnent leurs respectueuses salutations à l'ailurophile que vous êtes. Ils vous connaissent. Ils se prénomment Phoebus, Éponine, Zingara… Quant à moi, je me permets de vous embrasser, cher Victor, et je m'en vais glisser cette lettre juste derrière la préface des Misérables, pour que vous passiez la lire quand il vous plaira.

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