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Lettre à Pierre Desproges

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Mon ami Pierrot,

Ah, je t'entends d'ici t'indigner face à cette familiarité incongrue ! « Mon ami » ! Pourquoi pas « Mon biquet » ! Nous n'avons pas gardé les dindons ensemble, non mais ! Et de quel droit utiliser ce « Pierrot » usuellement réservé aux intimes ? Sans parler de l'outrecuidance absolue : le tutoiement !

Non, je n'ai pas oublié ton aversion pour les incorrections stylistiques promptes à engendrer une embarrassante proximité. Je crois que tu le résumais ainsi : « Dieu ou pas, j'ai horreur qu'on me tutoie ! »

Mais, mon Pierrot, ce tu n'est pas une familiarité, au contraire… C'est, dans mon esprit vaguement encombré de réflexes anglo-saxons, une forme de grand respect, c'est le Thou adressé aux êtres célestes, aux esprits supérieurs... Et puis, honnêtement, avoue que cher Pierre résonnerait comme une triste homéotéleute, non ?

Mon Pierrot, donc, j'y tiens. Car, même si entre nous les dindons ne constituent point un trait d'union, nous n'en avons pas moins de multiples points communs : le mépris pour la mode, la méfiance envers la capilliculture, le rejet des superstitions, le goût pour les mots frondeurs… Le cancer aussi. Et la capacité à prononcer ce mot sans trembler du genou. Et même à lui donner un joli petit accent provençal. Moi, je fais partie des gens qui, « grâce à la science, peuvent profiter de leur cancer plus de cinq ans ». Toi, tu n'as pas eu cette « chance ». Mais tu avais ton verbe et ta verve, ton art décapant de rire de ce qui t'étrangle.

Vois-tu, mon Pierrot, je ne peux pas t'en vouloir d'avoir plié bagage. On n'a pas franchement cheminé vers un monde plus drôle, ces trente dernières années. La division des êtres entre les Juifs et les antisémites reste d'actualité, laissant toujours aussi peu de place à ceux qui, comme toi et moi, ne sont ni l'un ni l'autre et refusent de se plier aux alternatives contraignantes. Les humoristes m'attristent à vouloir désormais presque tous jouer les comiques bien-pensants. Comme si le clown n'était plus celui qui prend sur lui le ridicule de la condition humaine…

Non, reste là-haut, mon Pierrot. Ici, on ne peut plus railler en paix, alors on bâille en biais. Le rire censuré, c'est l'ennui assuré. Je t'imagine sur ta Lune, mon Pierrot, et j'ignore de quoi tu te gausses désormais. Peut-être de tes manifestations en solo. Peut-être de tes licences polétiques. Je suis certaine, en revanche, que tu auras préféré la compagnie d'une Colombine à celle d'un grand barbu.

Respect, mon Pierrot.

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