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Lettre à Elsa Triolet

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Дорогая Эльза,

Mon russe balbutiant ne me permet pas encore de t'écrire cette lettre dans ta langue maternelle. Je te l'adresse donc en français, la langue qui t'a adoptée.

Tu es pour moi à la fois une vieille connaissance et une récente révélation. À vrai dire, j'ai d'abord rencontré ton mari. C'est votre ami Jean Ferrat qui me l'a présenté. La musique de l'un enveloppant les vers de l'autre, ce subtil sabayon nappait mes rêveries d'adolescente, adoucissait mes douleurs glacées, activait mes pétillements créatifs.

J'ai grandi avec eux, j'ai mûri avec toi. Toi, tu étais assise un peu en retrait, en observatrice, ton beau regard clair prêt à capter le mien. Et je t'ai vue. Je t'ai reconnue, malgré ton art du camouflage. Il est vrai qu'Aragon m'avait beaucoup parlé de toi. Mais, ce n'est pas la muse que j'ai vue. C'est Elsa l'exilée, Elsa la Résistante, Elsa la romancière. Elsa qui promène Martine dans les dédales de la société de consommation, Elsa qui fait pousser des roses prodigieuses au creux de ses romans.

Et j'ai entendu ta langue. Je devrais dire tes langues, car tu écris le français comme une mélodie tzigane. Tes mots ont eux aussi appris l'art du camouflage. À bien les écouter, ils racontent la France avec un accent, un peu comme ce « r » que tu laissais rouler dans ta voix, ce roucoulement qui refusait de se conformer. Tu m'as appris qu'on peut mettre des mots français sur une musique russe. Tu m'as montré comment une langue peut épouser le rythme d'une autre et ainsi créer une mélodie unique. Tu t'es gentiment moqué des scintillements lyriques de ma prose et tu m'as appris la virtuosité du vif, la percussion qui frappe le contre temps, l'emballement, l'arrêt abrupt. Tu m'as montré comment apprivoiser les ruades de la syntaxe, écrire avec la discipline d'un danseur du Bolchoï. Un élan, un saut, stop. Tonique. Pas de vacillements.

Qu'est devenu le monde depuis ce matin de juin où le calendrier s'est arrêté au Moulin de Villeneuve ? Disons que nous sommes passés de l'âge de Nylon à l'âge du Lithium. A part ça ? Un fracas d'armes. D'autres Martine ont été dévorées par les rats. Des botanistes idéalistes continuent malgré tout à poursuivre des rêves de roses qu'ils nommeront peut-être un jour la Rose Elsa. Et dans nos bibliothèques, au rayon des classiques français, on entend toujours des poètes célébrer les yeux de leur muse et une jolie voix slave, un fantôme désarmé, nous parler de la couleur des chevaux et du prix du premier accroc.

Je t'ai croisée dans un livre, et j'ai essayé de suivre tes pas. J'aimerais les suivre jusqu'au bout. Descendre au jardin et tomber un matin comme un pétale dans la rosée. Glisser ainsi vers les gisants, juste après que le rossignol s'est tu.

C'est toute l'élégance des adieux russes.

Прощай, товарищ!

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