La pièce de théâtre La dernière goutte d'huile a pour décor le CHU des Roseaux dans lequel Epsilon, un patient atteint d'une maladie qui échappe à la sagacité des médecins, diffuse son ironie grinçante dans le service du Professeur Esquirol.
EPSILON
Vous avez raison, le vocabulaire médical manque singulièrement de poésie. Depuis que je suis ici, j'ai l'impression que ma vie se réduit à une sordide équation bénéfice-risque. Moi, je préfère penser que je navigue, façon Homère, « entre l'écume des vagues et l'ardeur du soleil ». Qu'il est déprimant de penser que les médecins n'ont retenu de la civilisation grecque que le nom d'un vieux toubib et de son serment… et encore ! Je me demande ce que penserait ce vieil Hippocrate de la médecine « à l'acte »… Alors, cette tension ? C'est mieux ?
BIANCA
(Elle enlève le tensiomètre.)
Pas vraiment. Vous ne pouvez pas penser à quelque chose qui vous énerve un peu ?
EPSILON
Quelque chose qui m'énerve ? Tirez le rideau, pour voir…
CARPETBAGGER
Pas question !
EPSILON
Ah ! Il me vient une idée fort déplaisante assortie de visions exaspérantes…
BIANCA
(Elle replace le tensiomètre.)
Attendez ! Allez-y !
EPSILON
Je vois le profit se profiler là où naguère prospérait la protection sociale. Je vois le produit se substituer aux soins, le Prosequor s'incliner devant la promesse d'un juteux probiotique prompt à séduire le professionnel de santé sans probité, des patients prostrés, sacrifiés à ce que de faux prophètes nomment le progrès, le service public profané, la prophylaxie prohibée, la promotion prochaine de quelques profiteurs au mépris des projets communs, d'effrayantes promesses propres à voiler les propos sensés. Tel est mon pronostic.
La dernière goutte d'huile — Acte II, scène 3
La théâtrothèque, 2020